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GUY DE MAUPASSANT

La

Maison Tellier

1891

À

IVAN TOURGUENEFF

Hommage d'une affection profonde et d'une grande admiration

GUY DE MAUPASSANT.

LA MAISON TELLIER

I

On allait là, chaque soir, vers onze heures, comme au café, simplement.

Ils s'y retrouvaient à six ou huit, toujours les mêmes, non pas desnoceurs, mais des hommes honorables, des commerçants, des jeunes gens dela ville; et l'on prenait sa chartreuse en lutinant quelque peu lesfilles, ou bien on causait sérieusement avec Madame, que tout le monderespectait.

Puis on rentrait se coucher avant minuit. Les jeunes gens quelquefoisrestaient.

La maison était familiale, toute petite, peinte en jaune, à l'encoignured'une rue derrière l'église Saint-Étienne; et, par les fenêtres, onapercevait le bassin plein de navires qu'on déchargeait, le grand maraissalant appelé «la Retenue» et, derrière, la côte de la Vierge avec savieille chapelle toute grise.

Madame, issue d'une bonne famille de paysans du département de l'Eure,avait accepté cette profession absolument comme elle serait devenuemodiste ou lingère. Le préjugé du déshonneur attaché à la prostitution,si violent et si vivace dans les villes, n'existe pas dans la campagnenormande. Le paysan dit:—«C'est un bon métier»;—et il envoie sonenfant tenir un harem de filles comme il l'enverrait diriger unpensionnat de demoiselles.

Cette maison, du reste, était venue par héritage d'un vieil oncle qui lapossédait Monsieur et Madame, autrefois aubergistes près d'Yvetot,avaient immédiatement liquidé, jugeant l'affaire de Fécamp plusavantageuse pour eux; et ils étaient arrivés un beau matin prendre ladirection de l'entreprise qui périclitait en l'absence des patrons.

C'étaient de braves gens qui se firent aimer tout de suite de leurpersonnel et des voisins.

Monsieur mourut d'un coup de sang deux ans plus tard. Sa nouvelleprofession l'entretenant dans la mollesse et l'immobilité, il étaitdevenu très gros, et la santé l'avait étouffé.

Madame, depuis son veuvage, était vainement désirée par tous leshabitués de l'établissement; mais on la disait absolument sage, et sespensionnaires elles-mêmes n'étaient parvenues à rien découvrir.

Elle était grande, charnue, avenante. Son teint, pâli dans l'obscuritéde ce logis toujours clos, luisait comme sous un vernis gras. Une mincegarniture de cheveux follets, faux et frisés, entourait son front, etlui donnait un aspect juvénile qui jurait avec la maturité de sesformes. Invariablement gaie et la figure ouverte, elle plaisantaitvolontiers, avec une nuance de retenue que ses occupations nouvellesn'avaient pas encore pu lui faire perdre. Les gros mots la choquaienttoujours un peu; et quand un garçon mal élevé appelait de son nom proprel'établissement qu'elle dirigeait, elle se fâchait, révoltée. Enfin elleavait l'âme délicate, et bien que traitant ses femmes en amies, ellerépétait volontiers qu'elles «n'étaient point du même panier».

Parfois, durant la semaine, elle partait en voiture de louage

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