Procès du général Moreau.--Condamnation de MM. de Polignac, de Rivière,etc.--Grâce de M. de Polignac.--Lettre de Louis XVIII.
La création de l'Empire avait distrait les esprits de la procédure dugénéral Moreau, que l'on continuait d'instruire cependant. Les accusésavaient comparu plusieurs fois devant le tribunal; mais plus onavançait, plus on perdait l'espoir de la condamnation de Moreau,condamnation qui chaque jour devenait plus nécessaire. J'ai l'intimeconviction que l'empereur n'eût point laissé couler son sang. Moreaucondamné et pardonné lui eût suffi; mais il avait besoin de répondre parun jugement positif à ceux qui l'accusaient d'avoir mis de laprécipitation et de l'animosité personnelle dans cette affaire.
Tous ceux qui ont apporté quelque froideur dans l'examen de cetévénement se sont accordés à trouver que Moreau avait montré de lafaiblesse et une assez grande médiocrité d'esprit sur le banc desaccusés; il n'eut ni l'importance ni la grandeur auxquelles ons'attendait. Il ne parut point, comme Georges Cadoudal, un hommedéterminé qui convenait fièrement des hauts projets qui l'avaient animé,ni comme un innocent indigné d'une accusation qu'il n'a point méritée.Il tergiversa dans quelques-unes de ses réponses; il atténua un peul'intérêt qu'il inspirait; mais, même alors, Bonaparte ne gagnait rien àcet affaiblissement de l'enthousiasme, et l'esprit de parti, etpeut-être aussi la raison, n'en blâmait pas moins hautement un éclatqu'on attribuait toujours à la haine personnelle.
Enfin, le 30 mai, l'acte d'accusation en forme parut dans le Moniteur.Il était accompagné de lettres de Moreau écrites en 1795, avant le 18fructidor, qui prouvaient qu'à cette époque ce général, ayant étéconvaincu que Pichegru entretenait des correspondances secrètes avec lesprinces, l'avait dénoncé au Directoire. Et quand, dans cette secondeconspiration, Moreau, pour se justifier, s'appuyait sur ce qu'il n'avaitpas cru qu'il fût convenable de révéler au premier consul le secret d'uncomplot dans lequel il avait refusé d'entrer, on ne pouvait s'empêcherde demander pourquoi Moreau agissait, cette fois, d'une manière sidifférente de la première.
Le 6 juin, on publia les interrogatoires de tous les accusés. Il y enavait parmi eux qui déclaraient positivement qu'en Angleterre lesPrinces ne doutaient point qu'ils ne dussent compter sur Moreau. Ilsdisaient que c'était sur cette espérance que Pichegru avait passé enFrance, et que les deux généraux avaient eu ensemble, conjointement avecGeorges, quelques entrevues. Ils allaient même jusqu'à affirmer qu'à lasuite de ces entretiens Pichegru s'était montré fort mécontent, seplaignant que Moreau ne le secondait qu'à moitié, et qu'il semblaitvouloir profiter pour son compte du coup qui frapperait Bonaparte. Unnommé Rolland alla même jusqu'à lui prêter ces paroles: «qu'il fallait,préalablement à tout, faire disparaître le premier consul».
Moreau, interrogé à son tour, répondit que Pichegru, lorsqu'il était enAngleterre, lui avait fait demander s'