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Pierre Zaccone
(1882)
Table des matières
Le 25 mars 1851, un charmant aviso gréé en goélette quittait New-York, vers cinq heures de l'après-midi, et, poussé par une brisefavorable, prenait la mer, toutes voiles dehors.
C'était l'Atalante, un des plus fins, voiliers de la marine.
La petite goélette faisait partie d'une escadre d'exploration qui,évoluait sur les côtes d'Amérique; elle avait reçu pour missiond'aller prendre à New-York les dépêches de France, et, après avoirmouillé quelques jours en vue du port, elle repartait, alerte etvive, pour rallier l'escadre et lui apporter les correspondancesattendues.
Le temps était superbe, l'horizon très pur, quoique la brise fûtun peu forte, l'Atalante n'avait pas diminué de toile.
Aussi filait-elle, coquettement inclinée sur tribord, et laissantderrière elle un long sillage d'écume auquel les rayons du soleilcouchant imprimaient comme un reflet de pourpre.
Presque tous les matelots étaient montés sur le pont et lecommandant lui-même venait de s'accouder aux bastingages pourembrasser d'un dernier regard le vaste panorama de New-York, quiallait tout à l'heure sombrer et disparaître dans les flots d'orde l'horizon.
Cela dura une heure à peu près, au bout de laquelle les premièresbrumes du soir commencèrent à flotter dans l'air, pendant que labrise se mettait à mollir.
L'Atalante se redressa aussitôt, et ne tarda pas à re-prendreune allure plus calme.
Le jeune lieutenant de vaisseau qui la commandait était un desofficiers les plus distingué des ports de Brest et de Toulon. Enpeu d'années, son intelligence, son courage, son sang-froidavaient appelé sur lui l'attention de ses chefs et les vivessympathies de ses camarades. Il avait vingt-huit ans à peine ets'appelait Gaston de Pradelle: ses traits gardaient la vigoureuseempreinte du hâle de la mer, mais l'expression un peu rude de saphysionomie était tempérée par l'extrême douceur de deux yeuxmélancoliques et noirs.
Pour ceux qui ne voyaient que la surface, Gaston de Pradelle étaitle favori de la fortune! partant, le plus heureux des hommes.
Mais pour les autres, il y avait comme un inconnu chez ce grandjeune homme, souvent taciturne, dont la lèvre s'égayait rarementd'un sourire et qui portait sur son front l'ombre de quelque amersouvenir.
Cependant Gaston de Pradelle était descendu dans sa chambre, etaprès avoir donné ses dernières instructions à son second, ils'était jeté sur sa couchette et s'était livré au sommeil.
Combien d'heures s'écoulèrent dès lors, jusqu'au moment où il seréveilla? — Il ne chercha même pas à s'en rendre compte.
Tout ce qu'il se rappela plus tard, c'est qu'il fut brusquementarraché au sommeil par un effroyable craquement qui sembla ouvrirla pauvre goélette jusque dans ses oeuvres vives, et qu'unesecousse suivit immédiatement, qui coucha l'Atalante