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MON ONCLE BENJAMIN

CLAUDE TILLIER

1862

I

CE QU'ÉTAIT MON ONCLE

Je ne sais pas, en vérité, pourquoi l'homme tient tant à la vie; quetrouve-t-il donc de si agréable dans cette insipide succession des nuitset des jours, de l'hiver et du printemps?… Toujours le même ciel, lemême soleil; toujours les mêmes prés verts et les mêmes champs jaunes;toujours les mêmes discours de la couronne, les mêmes fripons et lesmêmes dupes. Si Dieu n'a pu faire mieux, c'est un triste ouvrier, et lemachiniste de l'Opéra en sait plus que lui.

Encore des personnalités! dites-vous; voilà maintenant que vous faitesdes personnalités contre Dieu. Que voulez-vous! Dieu est, à la vérité,un fonctionnaire, et un haut fonctionnaire encore, bien que sesfonctions ne soient pas une sinécure; mais je n'ai pas peur qu'il ailleréclamer contre moi à la jurisprudence Bourdeau des dommages-intérêts dequoi faire bâtir une église, pour le préjudice que j'aurai porté à sonhonneur.

Je sais bien que messieurs du parquet sont plus chatouilleux à l'égardde sa réputation qu'il ne l'est lui-même; mais voilà précisément ce queje trouve mauvais. En vertu de quel titre ces hommes noirss'arrogent-ils le droit de venger des injures qui lui sont toutespersonnelles? Ont-ils une procuration signée Jehovah qui les y autorise?Croyez-vous qu'il soit bien content quand la police correctionnelle luiprend dans la main son tonnerre et en foudroie brutalement desmalheureux, pour un délit de quelques syllabes? Qu'est-ce qui prouve,d'ailleurs, à ces messieurs que Dieu ait été offensé? Il est là présent,attaché à sa croix, tandis qu'ils sont, eux, dans leur fauteuil. Qu'ilsl'interrogent; s'il répond affirmativement, je consens à avoir tort.Savez-vous pourquoi il a fait choir du trône la dynastie des Capets,cette vieille et auguste salade de rois qu'avait imprégnée tant d'huilesainte? Je le sais, moi, et je vais vous le dire. C'est parce qu'elle afait la loi sur le sacrilége.

Mais ce n'est pas là la question.

Qu'est-ce que vivre? Se lever, se coucher, déjeuner, dîner, etrecommencer le lendemain. Quand il y a quarante ans qu'on fait cettebesogne, cela finit par devenir bien insipide.

Les hommes ressemblent à des spectateurs, les uns assis sur le velours,les autres sur la planche nue, la plupart debout, qui assistent tous lessoirs au même drame, et bâillent tous à se détraquer la mâchoire; tousconviennent que cela est mortellement ennuyeux, qu'ils seraient beaucoupmieux dans leur lit, et cependant aucun ne veut quitter sa place.

Vivre, cela vaut-il la peine d'ouvrir les yeux? Toutes nos entreprisesn'ont qu'un commencement; la maison que nous édifions est pour noshéritiers; la robe de chambre que nous faisons ouater avec amour, pourenvelopper notre vieillesse, servira à faire des langes à nos petitsenfants. Nous nous disons: Voilà la journée finie; nous allumons notrelampe, nous attisons notre feu; nous nous apprêtons à passer une douceet paisible soirée au coin de notre âtre: Pan! pan! quelqu'un frappe àla porte; qui est là? C'est la mort: il faut partir. Quand nous avonstous les appétits de la jeunesse, que notre sang est plein de fer etd'alcool, nous n'avons pas un écu; quand nous n'avons plus ni dents niestomac, nous sommes millionnaires. Nous avons à peine le temps de dire

...

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