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LETTRE A LOUIS XIV

par

François de Salignac de la Mothe Fénelon

La personne, Sire[1], qui prend la liberté de vous écrire cette lettre, n'aaucun intérêt en ce monde. Elle ne l'écrit ni par chagrin, ni par ambition,ni par envie de se mêler des grandes affaires. Elle vous aime sans êtreconnue de vous; elle regarde Dieu en votre personne. Avec toute votrepuissance, vous ne pouvez lui donner aucun bien qu'elle désire, et il n'ya aucun mal qu'elle ne souffrît de bon cœur pour vous faire connaître lesvérités nécessaires à votre salut. Si elle vous parle fortement, n'ensoyez pas étonné, c'est que la vérité est libre et forte. Vous n'êtesguère accoutumé à l'entendre. Les gens accoutumés à être flattés prennentaisément pour chagrin, pour âpreté et pour excès, ce qui n'est que lavérité toute pure. C'est la trahir que de ne vous la montrer pas danstoute son étendue. Dieu est témoin que la personne qui vous parle le faitavec un cœur plein de zèle, de respect, de fidélité et d'attendrissementsur tout ce qui regarde votre véritable intérêt.

[Note 1: Les indices historiques mentionnés dans la lettre à Louis XIVlaissent présumer qu'elle fut écrite en 1694. Fénelon était alorsprécepteur du duc de Bourgogne, petit-fils de Louis XIV.]

Vous êtes né, Sire, avec un cœur droit et équitable; mais ceux qui vousont élevé ne vous ont donné pour science de gouverner que la défiance, lajalousie, l'éloignement de la vertu, la crainte de tout mérite éclatant,le goût des hommes souples et rampants, la hauteur et l'attention à votreseul intérêt.

Depuis environ trente ans, vos principaux ministres ont ébranlé etrenversé toutes les anciennes maximes de l'Etat, pour faire monterjusqu'au comble votre autorité qui était devenue la leur parce qu'elleétait dans leurs mains. On n'a plus parlé de l'Etat ni des règles; on n'aparlé que du Roi et de son bon plaisir. On a poussé vos revenus et vosdépenses à l'infini. On vous a élevé jusqu'au ciel, pour avoir effacé,disait-on, la grandeur de tous vos prédécesseurs ensemble, c'est-à-direpour avoir appauvri la France entière, afin d'introduire à la cour un luxemonstrueux et incurable. Ils ont voulu vous élever sur les ruines detoutes les conditions de l'Etat, comme si vous pouviez être grand enruinant tous vos sujets, sur qui votre grandeur est fondée. Il est vraique vous avez été jaloux de l'autorité, peut-être même trop, dans leschoses extérieures; mais, pour le fond, chaque ministre a été le maîtredans l'étendue de son administration. Vous avez cru gouverner, parce quevous avez réglé les limites entre ceux qui gouvernent. Ils ont bien montréau public leur puissance, et on ne l'a que trop sentie. Ils ont été durs,hautains, injustes, violents, de mauvaise foi. Ils n'ont connu d'autrerègle, ni pour l'administration du dedans de l'Etat, ni pour lesnégociations étrangères, que de menacer, que d'écraser, que d'anéantirtout ce qui leur résistait. Ils ne vous ont parlé que pour écarter de voustout mérite qui pouvait leur faire ombrage. Ils vous ont accoutumé àrecevoir sans cesse des louanges outrées qui vont jusqu'à l'idolâtrie, etque vous auriez dû, pour votre honneur, rejeter avec indignation. On arendu votre nom odieux, et toute la nation française insupportable à tousnos voisins. On n'a conservé aucun ancien allié, parce qu'on n'a voulu quedes esclaves. On a causé depuis plus de vingt ans des guerres sanglantes.Par exemple, Sire, on fit entreprendre à Votre Majesté, en 1672, la guerrede Hollande pour votre gloire et pour punir les Hollandais qui avaientfait quelque raillerie, dans le chagrin où on les avait mis en troublantles règles de comme

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