Produced by Carlo Traverso, Juliet Sutherland, Charles
Franks and the Online Distributed Proofreading Team. Imagefiles courtesy of gallica.bnf.fr.
En ce temps-là le désert, était peuplé d'anachorètes. Sur les deuxrives du Nil, d'innombrables cabanes, bâties de branchages et d'argilepar la main des solitaires, étaient semées à quelque distance les unesdes autres, de façon que ceux qui les habitaient pouvaient vivreisolés et pourtant s'entr'aider au besoin. Des églises, surmontées dusigne de la croix, s'élevaient de loin en loin au-dessus des cabaneset les moines s'y rendaient dans les jours de fête, pour assister à lacélébration des mystères et participer aux sacrements. Il y avaitaussi, tout au bord du fleuve, des maisons où les cénobites, renferméschacun dans une étroite cellule, ne se réunissaient qu'afin de mieuxgoûter la solitude.
Anachorètes et cénobites vivaient dans l'abstinence, ne prenant denourriture qu'après le coucher du soleil, mangeant pour tout repasleur pain avec un peu de sel et d'hysope. Quelques-uns, s'enfonçantdans les sables, faisaient leur asile d'une caverne ou d'un tombeau etmenaient une vie encore plus singulière.
Tous gardaient la continence, portaient le cilice et la cucule,dormaient sur la terre nue après de longues veilles, priaient,chantaient des psaumes, et pour tout dire, accomplissaient chaque jourles chefs-d'oeuvre de la pénitence. En considération du péchéoriginel, ils refusaient à leur corps, non seulement les plaisirs etles contentements, mais les soins mêmes qui passent pourindispensables selon les idées du siècle. Ils estimaient que lesmaladies de nos membres assainissent nos âmes et que la chair nesaurait recevoir de plus glorieuses parures que les ulcères et lesplaies. Ainsi s'accomplissait la parole des prophètes qui avaient dit:«Le désert se couvrira de fleurs.»
Parmi les hôtes de cette sainte Thébaïde, les uns consumaient leursjours dans l'ascétisme et la contemplation, les autres gagnaient leursubsistance en tressant les fibres des palmes, ou se louaient auxcultivateurs voisins pour le temps de la moisson. Les gentils ensoupçonnaient faussement quelques-uns de vivre de brigandage et de sejoindre aux Arabes nomades qui pillaient les caravanes. Mais à lavérité ces moines méprisaient les richesses et l'odeur de leurs vertusmontait jusqu'au ciel.
Des anges semblables à de jeunes hommes venaient, un bâton à la main,comme des voyageurs, visiter les ermitages, tandis que des démons,ayant pris des figures d'Éthiopiens ou d'animaux, erraient autour dessolitaires, afin de les induire en tentation. Quand les moinesallaient, le matin, remplir leur cruche à la fontaine, ils voyaientdes pas de Satyres et de Centaures imprimés dans le sable. Considéréesous son aspect véritable et spirituel, la Thébaïde était un champ debataille où se livraient à toute heure, et spécialement la nuit, lesmerveilleux combats du ciel et de l'enfer.
Les ascètes, furieusement assaillis par des légions de damnés, sedéfendaient avec l'aide de Dieu et des anges, au moyen du jeûne, de lapénitence et des macérations. Parfois, l'aiguillon des désirs charnelsles déchirait si cruellement qu'ils en hurlaient de douleur et queleurs lamentations répondaient, sous le ciel plein d'étoiles, auxmiaulements des hyènes affamées. C'est alors que les démons seprésentaient à eux sous des formes ravissantes. Car si les démons sontlaids