Par
Pierre de Coulevain
Nelson
Éditeurs
189, rue Saint-Jacques
Paris Calmann-Lévy
Éditeurs
3, rue Auber
Paris
COLLECTION NELSON
Publiée sous la direction de
CHARLES SAROLEA,
Docteur ès lettres : Directeur de la Sectionfrançaise à l’Université d’Édimbourg.
ÈVE VICTORIEUSE
Victor Hugo.
Il n’est guère de femme du monde, en Amérique,qui n’ait un dada artistique ou une spécialitéd’élégance. Les unes recherchent les bronzes, lesivoires ; les autres, les tapisseries, les étoffesanciennes. Celle-ci est renommée pour son servicede table ou pour son argenterie, celle-là pour sesbijoux ou ses dentelles. Presque toutes sont descollectionneuses passionnées, qui, sans remords,viennent dépouiller le Vieux Monde de ses reliques.Le Nouveau, grâce à elles, voit son trésor d’arts’accroître avec une rapidité prodigieuse, et le vildollar se transforme en objets rares et précieux.
Hélène Ronald, la femme d’un des futurs grandshommes des États-Unis, était considérée commeune autorité en matière de décoration et d’arrangementsintérieurs. Elle se flattait elle-même depouvoir, au besoin, refaire une fortune en mettantson goût au service des nouveaux riches.
Sa maison de New-York était située dans cettepartie de la Cinquième avenue où sont les résidencesdes plus notables millionnaires. Elledonnait sur le Parc Central et avait la vue de sespelouses veloutées, de ses arbres superbes. A côtédes palais Gould et Vanderbilt, elle paraissaitpetite et assez modeste, mais elle n’en était pasmoins une merveille de goût et de confort. Hélèney travaillait sans cesse, la retouchant comme uneœuvre d’art, enlevant ici un meuble, là un tableauou un bibelot. Et elle la montrait avec orgueil,de la cuisine au grenier. La pièce dont elle tiraitsurtout vanité était son cabinet de toilette. Elleavait mis tout son génie féminin dans ce décorintime. D’aucuns l’eussent voulu plus sobre etplus simple ; un artiste pourtant l’eût trouvédélicieux. Les murs, entre les hautes glaces,étaient tendus de brocart gris bleu à reflets irisés,et le parquet recouvert d’un de ces tapis Morrisqui sèment comme des fleurs vivantes sous lespieds. Sur les panneaux des meubles, d’un boisblanc, poli et chaud comme l’ivoire, étaientincrustés des salamandres, des oiseaux exotiques,des papillons diaprés, dont les couleurs s’harmonisaientavec les soies jaunes, bleues, roses,des sièges, des coussins et des rideaux. Sur ce fond,d’une tonalité très douce, se détachaient desaquarelles de maîtres, la garniture de vieuxDresde qui ornait la cheminée, des baguiers, descoupes anciennes, des vases de formes curieuses,enfin la large table, surmontée d’un miroir, où lesustensiles de toilette en or, en argent, en écailleblonde, pars