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1909
Vous rappelez-vous l'aventure de cette Américaine extravagante qui amenaun jour ses deux filles à Victor Hugo pour que le grand poète daignâtsemer un peu de la graine de génie lyrique dans la race yankee? Malgréles affirmations les plus positives, je n'avais jamais beaucoup cru àcette histoire paradoxale. Mais j'avoue que je suis très ébranlé depuisque je connais Béjarec, «le faiseur d'enfants».
Yan Béjarec a aujourd'hui soixante-seize ans passés; il n'exerce plus.Mais pendant trente années, il a propagé l'espèce humaine dans nosvillages. Comment vous expliquer cela, ô raffinés de la ville, dont tantde romans subtils et de comédies bourgeoises ont faussé la philosophienaturelle et dévoyé le sens moral? Magistrats de mon pays qui, en pleinecrise de dépopulation, autorisez encore le mari infertile à tuer lesamants de sa femme, et vous, prédicateurs de la scène, qui ne voulez pasvoir que l'adultère n'est, le plus souvent, qu'une reprise normale de lanature, souffrez que je vous présente ce vieux Celte d'Yan Béjarec, coqdes poules qui n'en ont pas, et le plus honnête des hommes.
Pour avoir le prétexte de lui laisser quelque monnaie dans la main, caril est pauvre, je lui fais quelquefois poser la barbe et les cheveux,qu'il a encore magnifiques. Par la surabondance pileuse, il ressemble auJupiter Olympien de Phidias, ce type indétrônable de la beauté mâle,et le père de tous les dieux. Béjarec, à trente ans, devait êtreprodigieux, et rien de ce qu'on en raconte ici ne m'étonne. Or, lanature, toujours inexorablement logique, avait doublé sa puissanceattractive d'une vertu d'étalon qui en était l'expression même, si j'osepénétrer ses mystères, et lui fatalisait sa destinée terrestre. Il étaitde toute éternité créé pour tenir tête au malthusianisme. Quant aureste, zéro, et le vieux Yan est plus bête encore que cent choux quipomment! Qu'eût-il fait de l'esprit, le bon être, puisque c'est, de nosattributs, celui que la femme prise le moins?
Béjarec fut d'abord marié. Son mariage même avait, sinon désuni, dumoins séparé deux soeurs jumelles qui s'adoraient et ne s'étaient pointquittées une minute depuis leur enfance. L'une s'appelait Marie-Anneet l'autre Anne-Marie. Cette dernière se maria à son tour, et le sortvoulut que, tandis que Marie-Anne moulait tous les neuf mois un petit ouune petite Béjarec, Anne-Marie demeurât désastreusement stérile. C'estune grande douleur dans nos campagnes et une honte, et les paysans,quoique chrétiens, ont là-dessus des idées du plus pur paganisme. EtMarie-Anne se désolait du chagrin de la chère soeur bréhaigne.
Elle s'en ouvrit un soir à celui qu'elle appelait par badinage son«à-tout-coup», et, de fil en aiguille, elle en vint à lui suggérer des'en mêler un peu. Cela resterait en famille et elle n'était pas jaloused'Anne-Marie. Peut-on l'être de sa chair même? Et puis, elle en avaitson compte, étant grosse du onzième, et vraiment sa pauvre bessonneétait trop déshéritée, avec son mari invalide!
—Si tu veux, mon Yan, lui dit-elle, j'arrangerai la chose, et personnen'en saura rien que le bon Dieu et nous.
—Vère, fit gravem